« Il n’y a pas pire arme que le viol de guerre » Dr Denis Mukwege, Professeur Guy Cadiaire, Me Dunia Ruyenzi Joseph: trois hommes, un combat

(Paris Match)/ Le Dr Denis Mukwege, médecin congolais qui répare les femmes victimes de violences sexuelles au Sud-Kivu, le Pr Guy-Bernard Cadière, qui dirige le service de chirurgie digestive de l’hôpital Saint-Pierre, à Bruxelles, et Joseph Dunia Ruyenzi, le bâtonnier de Goma, nous ont fait part des solutions qu’ils préconisent pour remédier au «viol de guerre».

Le Bâtonnier Dunia Ruyenzi Joseph et le Dr Denis Mukwege
Le Bâtonnier Dunia Ruyenzi Joseph et le Dr Denis Mukwege

«Il y a dix ans, pas un seul journaliste ne s’y serait intéressé, regrette le gynécologue. Parler d’une main ou d’un bras coupés, pas de problème, mais de l’organe sexuel de la femme…» Aussi se réjouit-il de se «progrès» toutefois «insuffisant». La communauté internationale doit comprendre le danger de cette stratégie qui consiste à utiliser le viol comme une arme de guerre, une stratégie de terreur pour une communauté entière, insiste Denis Mukwege. Dans notre monde, aujourd’hui, on a encore beaucoup de difficultés à comprendre la différence entre une relation sexuelle et le viol de guerre, qu’aucun animal ne peut commettre», ajoute-t-il. Car au fond, qu’est-ce que le «viol de guerre» ? C’est «une forme de terrorisme qui vise à terroriser, humilier, et montrer sa supériorité sur l’autre», explique-t-il. Le bâtonnier de Goma, Joseph Dunia Ruyenzi, que nous avons également interviewé grâce à Amnesty International lors de sa venue à Paris en septembre, précise qu’il s’agit d’un «crime commis par des personnes profitant de la situation de conflits armés» pour «montrer sa suprématie sur la victime, sur l’Etat ou une communauté, l’humilier, et donc montrer qu’on a la puissance.»

Dr Denis Mukwege en plein service. photo Paris.match
Dr Denis Mukwege en plein service. photo Paris.match

« Une menace pour l’humanité »

L’objectif est malheureusement de mettre la main sur les ressources naturelles du pays, riche en minerais, notamment en coltan. «Au lieu que cette richesse soit une bénédiction pour la population, c’est devenu une malédiction», déplore le Pr Guy-Bernard Cadière, chef du service de chirurgie digestive de l’hôpital Saint-Pierre. «Ces viols sont commis par plusieurs personnes, en public, devant l’époux, les enfants qui assistent à cette déshumanisation», poursuit le Congolais. «Certaines victimes sont répudiées par leur mari» à cause de cela, indique Joseph Dunia. D’après le Dr Mukwege, c’est souvent parce qu’ils ne supportent pas, psychologiquement, de ne pas avoir pu protéger leur femme. «C’est ainsi que le viol de guerre détruit des personnes, mais aussi des familles. Le viol de guerre qu’il détruit le tissu social», lance le médecin qui a créé l’hôpital Panzi.

Bâtonnier Dunia Ruyenzi Joseph, Mme  Geneviève Inagos Ministre National du genre famille et enfant de la RDC, Dr Denis Mukwege et le Vice Premier ministre de la défense et ancien combattants de la RDC M. Alexandre Luba Tambo à Londres le 13 juin 2014
Bâtonnier Dunia Ruyenzi Joseph, Mme Geneviève Inagos Ministre National du genre famille et enfant de la RDC, Dr Denis Mukwege et le Vice Premier ministre de la défense et ancien combattants de la RDC M. Alexandre Luba Tambo à Londres le 13 juin 2014

«Cela pousse les personnes à fuir à la recherche d’anonymat et de sécurité. Suite à quoi les seigneurs de guerre règnent sur leurs terres. Ce qu’ils n’ont pas pu gagner par les armes, ils le gagnent par les viols.»

Le Bâtonnier Dunia Ruyenzi Joseph et les Bâtonniers Stéphane de Bruxelles; Jean Noel de Nivelles; Yves Oschinsky du CIB; Patrick de Wolf et Me Mindana à Bruxelles le 10 Septembre 2014
Le Bâtonnier Dunia Ruyenzi Joseph et les Bâtonniers Stéphane de Bruxelles; Jean Noel de Nivelles; Yves Oschinsky du CIB; Patrick de Wolf et Me Mindana à Bruxelles le 10 Septembre 2014

«En outre, ce sont des femmes à qui l’on transmet des maladies sexuellement transmissibles, y compris le VIH et la syphilis, parfois transmis aux nouveau-nés.» Et de conclure : «C’est une arme absolue. Il n’y a pas pire guerre que ça !» Une arme qui a déjà été utilisée «au Rwanda pendant l’épuration ethnique», rappelle-t-il, et l’est aujourd’hui «au Nigeria par Boko Haram», ou encore «en Syrie par l’Etat islamique». Selon lui, «laisser cette forme de barbarie prendre de la place est extrêmement dangereux. C’est une menace pour l’humanité car s’attaquer à l’organe génital de la femme, c’est détruire la porte d’entrée dans l’humanité.»

« Il faut tracer une ligne rouge pour que la peur et la honte changent de camp »

La Procureur de la CPI Fatou Bensouda et le Bâtonnier Dunia Ruyenzi Joseph à Londres le 13 Juin 2014
La Procureur de la CPI Fatou Bensouda et le Bâtonnier Dunia Ruyenzi Joseph à Londres le 13 Juin 2014

Alors comment éradiquer ce fléau ? «Pour avoir une stratégie d’’éradication, il faut que les gens, notamment les décideurs, comprennent la gravité de la situation», prône le docteur. «Il faut tracer une ligne rouge, à plusieurs niveau : de la famille, tout d’abord, de l’éducation. Car comment voulez-vous qu’un garçon qui a toujours été éduqué avec l’idée qu’il est supérieur à la fille considère les femmes ?

Le Bâtonnier Dunia Ruyenzi Joseph et le professeur AKIKO Yamanaka Ambassadrice du Japon aux Nations Unies
Le Bâtonnier Dunia Ruyenzi Joseph et le professeur AKIKO Yamanaka Ambassadrice du Japon aux Nations Unies

Au niveau des coutumes, aussi –en condamnant, par exemple, l’inceste ; en faisant appliquer les lois, qui existent, afin que la peur change de camp. La femme ne doit plus avoir honte d’avoir été violée : c’est le violeur qui doit avoir honte, qui doit être mis au ban de l’humanité», développe-t-il. Pour cela, il faut que justice soit faite. «J’ai rencontré en Bosnie des femmes qui continuent à demander justice, parce que tous les matins, elles voient leurs bourreaux en allant acheter leur pain», se désole-t-il. Malheureusement, l’impunité domine largement dans ce genre d’affaire, car les femmes ont peur de dénoncer leurs agresseurs, d’autant que le viol étant difficile à prouver si elles ne sont pas allées se faire examiner tout de suite, les condamnations sont rares.

L’ambassadeur USA Stephan Rapp; le Bâtonnier Dunia Ruyenzi Joseph et M. Claudio de UN Lybie le 14 Juin 2014 à Londres
L’ambassadeur USA Stephan Rapp; le Bâtonnier Dunia Ruyenzi Joseph et M. Claudio de UN Lybie le 14 Juin 2014 à Londres

Aussi, à Goma, une «commission d’assistance judiciaire gratuite accorde l’aide légale et un bilan de consultation gratuit qui permet de travailler sur la défense de ces pauvres indigents», nous a fait savoir le bâtonnier, qui exhorte le gouvernement à augmenter leur budget. Pour Joseph Dunia, les lois congolaises doivent être réformées -la loi ne permet pas, notamment, qu’un individu intente une action contre un militaire sans passer par le parquet militaire ; tandis que les groupes armés ne dépendent ni du Congo ni d’un autre Etat, ce qui explique que certains ne soient jamais poursuivis … Voir leurs agresseurs condamnés serait un «début de réhabilitation» pour les victimes, qui méritent par ailleurs «réparation financière», plaide-t-il.

Le Bâtonnier Dunia Ruyenzi Joseph lors de la 12ème session des Etats partis à la Cour Pénal Internationale de La Haye  le 20 Novembre 2013
Le Bâtonnier Dunia Ruyenzi Joseph lors de la 12ème session des Etats partis à la Cour Pénal Internationale de La Haye le 20 Novembre 2013

Le Procès Minova, qui s’est tenu de novembre à mai dernier à Goma, illustre à la fois un progrès en la matière –«il y a eu l’effort d’organiser un procès»-, et ses limites –il n’y a eu, au final, que deux condamnations pour viol, faute de preuve, et pas d’indemnisation.

Le Bâtonnier Dunia Ruyenzi Joseph et le vice Bâtonnier Laurent Martinet représentant le bâtonnier Pierre Olivier Sur de Paris le 17 Septembre 2014
Le Bâtonnier Dunia Ruyenzi Joseph et le vice Bâtonnier Laurent Martinet représentant le bâtonnier Pierre Olivier Sur de Paris le 17 Septembre 2014

Des militaires ont été jugés pour 830 viols -39 dossiers ont été regroupés ; environ 150 femmes sont venues présenter leur dossier au tribunal- mais aussi des meurtres et pillages commis en novembre 2012 à Minova, dans le Sud-Kivu. Un officier a été reconnu coupable de meurtre et condamné à perpétuité. Seuls deux militaires de haut rang ont été condamnés pour viol, l’un à perpétuité, et l’autre à 20 ans de prison. Vingt-trois autres accusés ont écopé de 3 à 20 ans d’emprisonnement pour pillage. Treize officiers ont été acquittés, et un dernier prévenu n’a pas été jugé, la cour s’étant déclarée incompétente.

Le vice Bâtonnier de Paris Laurent Martinet et Dunia Ruyenzi Joseph Bâtonnier de Goma à Paris le 17 Septembre 2014
Le vice Bâtonnier de Paris Laurent Martinet et Dunia Ruyenzi Joseph Bâtonnier de Goma à Paris le 17 Septembre 2014

«Et il n’y a pas de recours possible devant la cour opérationnelle», pointe le juriste. Autre problème : celui de l’exécution de la peine, quand bien même il y a condamnation. Quant à l’aide médicale, il pense qu’elle «ne suffit pas si la réinsertion sociale ne suit pas».

« Un mandat spécial de l’ONU pour mettre fin aux groupes armés »

Sur le plan politique, Joseph Dunia appelle à des solutions à trois niveau : national («il faut rétablir l’autorité de l’Etat dans l’Est») ; régional (le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi doivent aussi chercher des solutions chez eux) ; et international. A ses yeux, il faut absolument confier un mandat spécial aux Nations unies –qui ont déployé environ 20.000 casques bleus et ont récemment installé la Brigade militaire internationale- afin de «mettre fin aux groupes armés», qui sont la cause ultime de ce mal. Sans cela, «il ne sera pas possible d’en finir», affirme-t-il.

Le Bâtonnier Dunia Ruyenzi Joseph prenant la parole au panel sur la RDC au premier sommet mondial sur les violences sexuelles à Londres du 12 au 14 Juin 2014
Le Bâtonnier Dunia Ruyenzi Joseph prenant la parole au panel sur la RDC au premier sommet mondial sur les violences sexuelles à Londres du 12 au 14 Juin 2014

«Les groupes armées (une cinquantaine de maï maï, ainsi que des groupes armés rwandais, ougandais, et burundais, sont encore actifs sur l’est du Congo) échangent des minerais contre des armes», détaille-t-il. «Ils veulent montrer que bien qu’ils ne soient pas reconnus ils sont puissants.» En plus, étant «presque tous les tribaux ou ethniques», il n’accepteront jamais une politique de «désarmement ou de réintégration» au prétexte de «protéger la terre de leurs ancêtres»…

Un défi de taille, mais auquel croient dur comme fer ces trois acteurs, près à parler de ce fléau aussi longtemps que nécessaire. Le prix Sakharov, qui devait être décerné jeudi, le sera finalement mardi prochain. Le Dr Mukwege figure parmi les sept finalistes. Le recevoir serait pour lui une nouvelle opportunité de dénoncer ces crimes odieux, notamment au Parlement européen. Rendez-vous, donc, le 21 octobre.

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